Forêt Noire – Le Langage

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Copyright © David Mboussou

Le vieux Oreya avait une façon très singulière de communiquer avec les habitants du village, usant d’un langage adapté au niveau d’entendement de chacun. On disait de lui qu’il ne « s’arrêtait pas aux mots », et qu’il savait creuser la surface des choses et des êtres afin de se relier à leur profondeur.

« Les gens disent une chose mais en pensent une autre, comment dès lors se fier exclusivement aux mots ? Les mots ne sont porteurs que de la valeur qu’on leur donne, alors à moins de connaître le rapport personnel que chacun entretien vis à vis du langage qu’il emploie, on n’entend jamais chez l’autre que ce que l’on veut bien entendre. Je parle aux cœurs des hommes plus qu’à leur raison car je ne crois pas que nous soyons des êtres fondamentalement rationnels : même lorsque nous ne voulons pas le reconnaître et pensons être motivés par la raison pure, j’ai la faiblesse de penser que notre sensibilité et nos croyances sont engagés à un niveau ou un autre, et c’est là quelque chose qui ne peut être ignoré.»

À en juger par ce qui se disait sur lui, il était clair que le vieil homme occupait un espace intime et privilégié dans les esprits de ceux qui le côtoyaient, tout âge confondu. Il était ce qu’on appelle un « pilier » de sa communauté, un véhicule vivant du patrimoine spirituel dont il avait hérité. C’est à croire qu’il s’adressait directement à l’âme des gens, et que c’est à un tel niveau de profondeur que s’établissaient des liens invisibles entre lui et le reste du monde. D’ailleurs, je doute qu’il se conçût comme un être fondamentalement distinct et séparé de son environnement, bien au contraire, il ne faisait qu’un avec son milieu.

« Ubuntu ! » S’exclamait-il à maintes reprises. « Je suis parce que nous sommes. »

Le vieux Oreya n’abordait aucun sujet de façon frontale, sauf lorsque la situation exigeait de lui qu’il se montrât ferme et tranchant. La plupart du temps, il semblait consciemment user du silence pour véhiculer des messages trop subtils et complexes pour être enfermés dans la soi-disant précision du langage cartésien.

« Le silence est un espace fécond : celui qui veut à tout prix le meubler montre qu’il a simplement peur du vide. Or le vide ne nous dit-il pas l’essentiel ? À un moment ou un autre il faut accepter de rencontrer le silence et lui laisser nous dire, selon son propre langage, toute la vérité sur nous-mêmes. »

J’ai un jour voulu savoir pourquoi il semblait constamment se dérober aux « préoccupations de surface », ainsi qu’il qualifiait les tracas du quotidien qui faisaient l’objet de palabres interminables chez la plupart des villageois. Sa réponse était fidèle à sa philosophie : sans rapport apparent avec le sens explicite de ma question, mais en résonnance complète avec l’ensemble des problématiques qui occupaient les profondeurs de mon esprit et faisaient l’objet d’intenses recherches personnelles.

« L’initié occupe l’espace du non-dit, ce lieu de la conscience individuelle et collective où se trament les peurs, les tabous, les rancœurs  ainsi que les frustrations inavouées de toute une communauté. À l’occasion d’une cérémonie il pourra donner à cet agrégat d’émotions et de pensées plus ou moins refoulées une forme condensée, selon les règles de la mise en scène ritualiste, afin que les non-dits et toutes autres formes de blocages énergétiques cessent de tourmenter la communauté et puissent être sublimés dans un rituel cathartique. L’initié parle à la profondeur de l’homme, car il a conscience que les maux exprimés ne sont parfois que les symptômes de troubles inavoués ou inconscients. Un initié capte les motifs récurrents et interconnectés qui habitent l’inconscient collectif de sa communauté, ces liens morbides qui nous attachent les uns aux autres en nous liant dans la peur : il va ensuite exprimer ces motifs par un langage voilé et allégorique, synthétisant en une seule voix la somme des afflictions peuplant les cœurs et les esprits. En faisant cela, il permet aux membres de la communauté de se confronter aux objets et sujets de leurs tourments de façon interposée, de sorte qu’in fine ils puissent par eux-mêmes, dans le secret et la pudeur de leur propre intimité, parvenir aux conclusions qui s’imposent à leur façon de vivre. Le langage métaphorique permet une distance émotionnelle sans laquelle la communauté se heurterait de façon trop brutale à sa propre obscurité qu’elle risquerait de rejeter de façon potentiellement destructrice, car il semble que les êtres humains ont du mal à supporter leur propre reflet. Ce n’est pas pour rien si l’épreuve du miroir est au préambule du processus initiatique. »

Modèle photo Henri Benoit Nzinzi

Copyright 2019 © David Mboussou

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