Le Passeur

Son regard était constamment absorbé par des détails que lui seul semblait être en mesure de desceller. À la façon dont il parlait du monde, on aurait cru qu’il percevait des nuances au delà du spectre des impressions ordinaires, comme s’il eût accès à quelques arrière-plans du réel. Était-ce son imagination fertile qui se superposait à la réalité commune, ou parvenait-il véritablement à extraire du vivant sa substantifique moelle, son Essence ?

L’univers qu’il disait habiter était peuplé de génies, de sirènes, d’esprits des eaux et des forêts, de l’air et du feu, ainsi que de toutes sortes d’entités qu’il situait sur les différents niveaux de réalité qu’il était soi-disant parvenu à appréhender au prix d’un long cheminement initiatique. La première fois qu’il nous avait introduit ces notions étranges, il avait pris soin d’attirer notre attention sur le fait que « ce n’est pas parce qu’une chose est invisible à l’œil nu, que cette chose n’existe pas pour autant. Prenez le cas des ondes infrarouges, il nous faut fabriquer des appareils sophistiqués pour les identifier, pourtant certains animaux ont des organes naturellement calibrés sur la fréquence de ces ondes, ce qui leur permet de les détecter. S’agissant de l’être humain, il lui faut élever son niveau de conscience au delà de sa sensibilité ordinaire s’il veut pouvoir saisir les différents phénomènes se situant en dehors de sa portée immédiate. Voyez-vous, la réalité est faite de l’intrication d’une infinité de dimensions s’enchevêtrant constamment les unes dans les autres, de sorte qu’en ce moment-même chacun de nous investit la situation présente par des canaux multidimensionnels qui lui sont propres. Celui qui est plus sensible aux sons qu’aux images, saisira des détails sonores qui échapperont complètement à celui qui a les yeux fixés sur un plan particulier de l’espace, de sorte que selon l’une ou l’autre de ces deux approches du réel, découlera deux « expériences » différentes de la même situation. Il n’y a donc pas de Vérité Absolue, il n’y a que des « fictions consensuelles » : car pour s’entendre sur une même vision des choses, il faut créer une réalité commune, sans quoi chacun sera livré à sa propre expérience, sa propre vérité, or il y a autant d’hommes que de vérités. Chacun de nous appréhende la réalité sous un prisme relativement personnel, au point que là où untel voit rouge il est possible qu’un autre voit vert : cela dépendra entièrement de la façon dont nos expériences passées ainsi que notre conditionnement auront coloré notre vision du monde. Tout le travail du Chercheur constitue en un perpétuel éclaircissement de sa Vision. »

Les idées et les impressions qu’il nous livrait ainsi que la façon qu’il avait de les articuler, suffisaient à nous convaincre qu’il était bel et bien doté d’une extrême sensibilité qui lui permettait de diriger son esprit au delà des phénomènes de surface auxquels se heurtaient la plupart d’entre nous.

« Le commun des mortels fonde ses opinions sur l’observation de phénomènes superficiels tels que les faits divers, disait-il. Or lorsque l’on prend le temps d’observer tout ce qu’il y a autour de nous, on réalise qu’il y a toujours une image derrière une image, une cause derrière une cause, et cela jusqu’à n’en plus finir. En réalité nous ne sommes qu’entourés d’images, de sortes d’impressions plus ou moins immédiates superposées à l’infini les unes sur les autres. L’homme sage comprend qu’il y a toujours quelque chose de plus profond qui se trame derrière le voile des apparences, c’est pourquoi il ne se laisse pas immédiatement convaincre par ses premières impressions, au contraire, il apprend à creuser le décor, à regarder plus en profondeur, plus en détail, plus attentivement. Et plus il creuse le décor, plus il transperce la réalité de surface : son esprit quitte alors le domaine des circonstances immédiates et s’aventure dans celui des causes profondes.  Ce voyage là est sans doute l’un des plus vertigineux. À plusieurs étapes de cette aventure ambiguë on serait tenté de prendre une image pour la réalité, tant cette image conforte nos idées préconçues, nos croyances préétablies. Quel sentiment sécurisant que d’avoir l’impression d’avoir saisi la réalité dans toute sa profondeur, jusqu’à-ce que par un nouvel éclat de conscience qui pourrait avoir lieu à la suite d’expériences traumatisantes, on réalise que les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît, que la vérité sur laquelle on est assis est aussi incomplète que notre propre incomplétude, aussi mouvante que des sables mouvants. Nous réalisons alors que nous sommes habités par des paradoxes illustrant notre incapacité à appréhender la complexité, notre difficulté à surmonter nos contradictions intrinsèques, des contradictions qui sont la source de peurs profondément enracinées en nous-mêmes. C’est pourquoi il convient de constamment garder à l’esprit le fait que la carte n’est pas le territoire, une image n’est qu’une image, une impression n’est qu’une impression, elle peut avoir une apparence de réalité mais elle n’en est qu’un simple reflet, une émanation subjective, partielle, limitée dans l’espace et dans le temps de sorte que nul ne peut se réclamer de détenir la Vérité Absolue. La carte n’est pas le territoire… »

C’est ainsi qu’il parlait, de façon analytique, n’ayant pas peur de nous confronter à cette complexité qui selon lui était inévitable pour tout « chercheur » en quête de Vérité. Il prenait plaisir à désamorcer les raccourcis intellectuels que la plupart d’entre nous empruntions lorsque nous voulions conforter nos croyances préétablies afin d’éteindre nos peurs et de masquer notre ignorance. Se confronter à un esprit pareil était une épreuve aussi pénible qu’édifiante, en ce sens que le fait d’être constamment repoussé dans nos retranchements révélait nos faiblesses autant que notre capacité à intégrer des connaissances nouvelles sur la vie, le monde et le cosmos.

« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde, nous avait-il confié un jour. Le monde n’est que le reflet de ce que nous projetons sur lui. C’est pour ça que pour le changer il nous faut avant tout éclaircir notre vision, il nous faut nous dépouiller des nombreux filtres qui entravent notre conscience et nous font appréhender la vie sous le prisme étriquant de nos peurs, de notre conditionnement, de nos illusions, de nos croyances… »

Comment ne pas croire que son génie était du ressort d’une certaine folie ? Evidemment, la seule façon d’en avoir le cœur net eût été de faire ce même voyage initiatique pour nous-même et par nous-même, d’ouvrir ces portes intérieures d’où menaçaient de s’échapper toutes sortes de peurs tapissant au quotidien le fond de notre inconscient : car c’était véritablement de ça qu’il s’agissait, nous confronter à nous-mêmes, prendre conscience de notre inconscience.

« Connais-toi toi même, et tu connaîtras l’Univers et les Dieux… »

Il disait qu’il avait lutté contre bien des démons pour s’aventurer dans ces autres plans de l’existence. À vrai dire, la raison pour laquelle il m’intriguait autant était que ses paroles faisaient écho à des choses qui avaient du sens pour moi sans qu’il m’eut jamais été possible de mettre des mots dessus, jamais avant de le rencontrer lui… Pour autant, j’avais l’étrange sensation qu’il ne disait rien de nouveau, au contraire, il ne faisait qu’exposer des évidences qu’il me suffisait d’éprouver par un honnête effort de conscience pour les reconnaître comme telles, et c’était là qu’était son génie : il parvenait à nous faire réaliser que nous étions nous aussi détenteurs de ces savoirs, il ne s’accaparait rien. C’est ainsi que je compris que le sage ne créer rien de nouveau, il révèle simplement des vérités profondes, intemporelles, universelles, qu’il livre selon le degré d’entendement de chacun sous des formes adaptées aux circonstances. Sa parole était faite de symboles, car « le symbolisme est un langage suffisamment large pour recouvrir plusieurs niveaux de réalité et nous inviter à plonger dans les multiples dimensions de l’Être. »

« Ecoute-moi attentivement, m’avait-il dit un jour où son regard s’était paisiblement plongé dans le mien, il n’y a pas de connaissance il n’y a que de la reconnaissance. Si tu fais bien attention, tu remarqueras par toi même qu’une connaissance nouvelle a le parfum non pas de quelque chose d’étranger, mais plutôt de quelque chose de familier qui sommeillait en toi en attendant d’être réveillé par des circonstances adéquates, ce moment où s’établissent naturellement les connexions neuronales permettant d’appréhender différents aspects d’une situation qu’il t’était jusqu’à lors impossible de concilier. Lorsque nous éprouvons un réel sentiment de compréhension, c’est que quelque chose en nous valide l’expérience à laquelle on est soumis : nous « reconnaissons » que telle chose est vraie car nous la ressentons comme telle, c’est comme quelque chose que nous savions déjà, comme un vieux souvenir qui ressurgit du fond de notre esprit. Ce quelque chose à l’intérieur de nous qui nous permet d’appréhender la vérité est un agent actif, en ce sens que c’est au prix d’un réel effort, d’une réelle volonté, que cet agent actif éprouve les impressions, sensations, concepts et idées auquel il est exposé. Ce quelque chose est la Conscience. Or comment la Conscience pourrait-elle intégrer une donnée nouvelle si elle n’avait pas une sorte de miroir intérieur face auquel se reconnaître ? Ce qu’il y a de mystérieux avec ce phénomène, est que la conscience est justement son propre miroir. Toute expérience nous met face à nous-mêmes, à notre capacité à concilier des paradoxes, à faire les liens adéquats entre les différentes zones de nous-mêmes et dissiper toute forme de « dissonance cognitive », de contradiction intérieure. C’est un processus permanant, infini, c’est le chemin qui mène du Multiple à l’Un, du Paradoxe aux Chaos Harmonieux. La sensation de Vérité n’est que le reflet d’une conscience harmonisée par un réel effort d’abstraction, de remise en question, d’abandon de nos vieux schémas de pensées. La connaissance est donc à la fois reconnaissance, oublie, renouvellement, miroir, regard et reflet… »

Il arrivait que l’on se fasse du souci pour lui, de peur qu’il ne perde pied et demeure à jamais coincé dans une dimension enténébrée de l’espace et du temps, dans l’un de ces recoins torturés de la conscience que ne manquent pas de visiter celles et ceux qui prennent le risque d’appréhender des notions métaphysiques aussi complexes.

Maintenant que je repense à tout ça, des drôles de questions me taraudent l’esprit… Celui que l’on surnommait « Le Passeur » a t-il seulement jamais existé, où est-ce ma mémoire qui a façonné une image conforme aux aspirations de ma jeune âme en quête de modèles ?

© 2017, David Mboussou. Tous droits réservés. Publié sur : www.davidmboussou.com

Référence image : https://lepasseurdelacote.com/2014/06/24/le-monde-regorge-de-beautes-exemple-le-pouvoir-de-la-parole-au-service-du-bien-commun/

 

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