En tant que producteur, réalisateur et scénariste, je ne ressens pas aujourd’hui le besoin de me former techniquement à l’ensemble des outils d’IA qui émergent. Non par déni, mais parce que je pense qu’à très court terme, une grande partie des briques techniques de la chaîne audiovisuelle deviendront “promptables”.

Les évolutions récentes le montrent déjà : génération d’images, de voix, d’animation, de montage, de scénarios, de musique. Il est probable que des interfaces unifiées apparaissent rapidement, capables d’intégrer l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’écriture à la postproduction. Dans ce contexte, la compétence purement technique devient instable. Elle sera absorbée, simplifiée, automatisée.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut apprendre tel outil. La question devient : où se situe la valeur lorsque l’outil devient accessible à tous ?
Si tout devient générable, la rareté ne sera plus l’image. Elle se déplacera.
La singularité viendra d’abord de l’intention. De la clarté de ce que l’on cherche à dire, du pourquoi, du pour qui. Mais elle viendra aussi de la capacité à faire résonner cette intention avec des êtres vivants.
Une intention isolée reste une projection. Une intention confrontée, discutée, transformée au contact d’autres sensibilités devient plus dense, plus cohérente, plus incarnée. C’est dans cette résonance que se construisent les œuvres qui tiennent.
C’est dans cette logique que, ces derniers mois, j’ai choisi de privilégier les interactions humaines dans ma démarche créative. Il y a un raisonnement stratégique simple : si la fabrication technique se fluidifie, la valeur se déplace en amont, dans la qualité des relations, des alliances, des confrontations d’idées. La création devient moins une question d’outil qu’une question d’écosystème.
Mais cette posture n’est pas seulement stratégique. Elle est exigeante.
Choisir le collectif comme réponse aux mutations en cours implique de sortir d’une zone de confort. Cela suppose d’accepter une part d’inconnu, de lâcher prise sur une forme de contrôle, d’entrer dans une logique d’accord et d’ajustement collectif.
Les implications sont profondes. Elles sont psychologiques, sociales, économiques. Elles touchent à notre rapport à la reconnaissance, à la propriété des idées, à la mise en commun des ressources, à la manière dont nous conduisons le changement. Coopérer réellement n’est pas spontané. Cela s’apprend.
Cela soulève des insécurités. La peur de perdre le contrôle. La peur d’être dilué. La peur de dépendre des autres.
Mais une chose me semble plus préoccupante encore : l’isolement.
Dans un monde où les outils deviennent toujours plus puissants, l’illusion d’autosuffisance peut grandir. Or ces mutations nous obligent au contraire à mieux nous situer par rapport au collectif. À clarifier notre place, notre contribution, et ce que nous sommes prêts à partager.
C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé d’approfondir mes pratiques en matière de conduite du changement. Parce que co-créer ne relève pas d’une posture idéaliste. C’est une compétence. Une discipline. Un travail sur soi et sur la manière dont on construit avec les autres.
Le débat autour de l’IA est souvent polarisé, entre enthousiasme technosolutionniste et crispation défensive. Mais la question me semble plus fondamentale : allons-nous déléguer à la machine le pouvoir de formuler et d’éprouver une intention, ou allons-nous renforcer notre capacité à élaborer des visions collectives et à les faire tenir dans le réel ?
L’IA peut devenir un outil extrêmement puissant. Mais elle ne remplacera ni l’expérience vécue, ni la confrontation des regards, ni la complexité des dynamiques humaines.
Dans un moment de mutation profonde, la réponse n’est peut-être pas l’accélération individuelle. Elle est le renforcement du lien.
Dans cette perspective, l’invitation à co-créer n’est pas un slogan. Elle découle de cette analyse. Si la valeur se situe désormais dans l’intention et dans sa capacité à entrer en résonance avec d’autres, alors la création devient nécessairement relationnelle.
Co-créer, c’est accepter que son intention initiale soit mise à l’épreuve, enrichie, parfois déplacée. C’est accepter la friction constructive, la complémentarité des regards, la mise en commun des ressources. C’est construire des visions qui tiennent parce qu’elles ont été traversées par plusieurs intelligences et plusieurs ancrages dans le réel.
Si cette réflexion vous parle, je serais heureux d’échanger. Les mutations en cours ne concernent pas seulement l’audiovisuel. Elles nous interrogent tous sur notre rapport au collectif.
Échanger est déjà une forme de co-création.
David Mboussou
Producteur, réalisateur et scénariste du film Afrotōpia
Et fondateur de Mavikana Productions, structure de production dédiée à la production de récits ancrés dans les réalités des territoires Africains
