Adieu Cinéaste

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Hier soir un Cinéaste est mort, et à vrai dire, il est mort comme un chien, dans le fin fond d’une dégueulasse misère, à l’ombre d’une ombre, dans le genre du cadavre que l’on retrouve sous un carton humide dans le coin le plus sombre d’une maison de fortune, une maison faite de murs en briques qu’il n’aura jamais finit de peindre, une maison sans fenêtres et sans toit, dans laquelle on n’oserait pas rester plus d’une minute tant ça sent la merde et la pisse. Une maison comme on peut malheureusement en trouver dans certains quartiers pauvres de Libreville. D’ailleurs, les WC, depuis longtemps hors d’usage, se fondent avec une sorte de douche qui elle même se fond avec une espèce de chambre, tout cela constituant la seule et unique pièce de ce que j’ai eu du mal à appeler « maison » lorsque je m’y suis rendu pour la première fois. 

C’est pourtant dans ce qu’il faut bien appeler « maison » qu’il s’est éteint, le Cinéaste Génial, foudroyé par une subite maladie venue en finir avec un homme depuis longtemps achevé par la misère d’un Gabon qui disait-il, « tue les artistes », des artistes morts de n’avoir jamais éclos, des artistes nés au mauvais endroit peut-être, là où il ne fait pas bon de rêver trop grand, sous peine de voir ses ambitions fondre au soleil, surtout ceux d’un Cinéaste.

« Ce Pays veut ma mort David, personne ne peut me comprendre, personne !», me disait-il tout imbibé de quelques effluves d’un whisky que je lui resservais volontiers, tant j’avais le sentiment que du haut de mon confort et voyant sa détresse, le lui en priver aurait été hypocrite. Ce verre de plus pouvait-il vraiment alléger son fardeau ? Aujourd’hui j’ai honte d’y avoir cru.

Lucas était de ceux qui avaient la verve frénétique d’un artiste débitant en flot ininterrompu les milliers d’histoires qui jamais ne cessaient d’éclore dans son esprit. Je lui enviais cette force créatrice qui lui permettait de coucher sur le papier une histoire d’une traite, sans peur et sans regrets, avec la force vitale d’un pure artiste carburant à l’amour, l’amour de la vie, celui qui défit la mort.

« Je me contente d’écrire, je ne me pose pas de questions, j’écris » me disait-il.

Je m’en souviens encore…

Nul doute qu’il était fait pour ça, car jamais auparavant je n’avais connu une personne autant habitée par une passion que lui, au point qu’il se résigne à vivre une vie de bohème faite de maigres repas, de paquets de clopes et de quelques alcools sans saveur. La vie d’un artiste décidé à vivre de son art, pour son art et par son art, sinon rien…

Les médecins diront qu’une pneumonie foudroyante a eu raison de toi, mais nous savons qu’en vérité c’est la misère qui t’a emporté, cette misère qui dans mon cher Pays le Gabon, n’est jamais très loin de la foire aux vanités. On a retrouvé ton corps inerte comme on pêche un cadavre au fond de l’océan.

Lucas, tel un artiste maudit, tu as refusé de te plier aux contingences d’une société trop immature pour te donner les moyens d’éclore, une société peu encline à soutenir les ambitions gigantesques de l’artisan de rêves que tu étais. Comment ne pas t’imaginer défier la mort jusque dans ton dernier souffle, puis te laisser emporter par elle comme un joueur fair-play qui même dans la défaite, reste digne de la beauté de son geste et se résout humblement à son sort ?

Chez nous, l’artiste est celui à qui l’on tend un triste billet de 5000 Francs CFA avec la certitude d’avoir ainsi rendu hommage à son talent, un talent qui le temps d’un instant distrait le peuple, avant de voir l’artiste retourner dignement dans sa « galère ». Ignorons-nous le fait que l’artiste est en vérité celui qui grâce à son art, fait émerger l’esprit d’un peuple? Or comment avoir un sentiment d’unité nationale, sans cette conscience collective que l’artiste participe à créer ?

« David, j’ai besoin de toi ». Ce sont les derniers mots qu’il m’a adressés lorsque quelques semaines plus tôt je lui disais au revoir, sans savoir qu’il s’agissait d’un adieu. Lucas, en vérité tu n’es pas mort comme un chien, pardonne mon indécence. Tu es mort comme une luciole qui défie l’obscurité de la nuit et je rends hommage à ta bravoure. Tu laisses en moi le souvenir d’un homme qui brave les circonstances de la misère ainsi que les contingences du monde profane, alors comment te rendre hommage si ce n’est en travaillant avec acharnement et intégrité, au service de l’art et de mes semblables?

Tu m’as un jour raconté une histoire, celle d’un homme qui retrouve des feuilles blanches éparpillées le long d’une plage, des feuilles qui semblent retracer la vie d’un individu au destin funeste. En repensant à toutes les histoires que tu m’as racontées, j’ai comme le sentiment d’avoir moi même cueilli les bribes d’une histoire écrite par un homme qui faute de ne pas avoir vu ses rêves se réaliser, se résigne à les enfouir dans des bouteilles qu’il jette ensuite à la mer, dans l’espoir que le destin se charge de leur trouver un sort plus glorieux. Lucas, j’ai repêché tes bouteilles, et j’ai la conviction qu’un homme responsable a le devoir de porter le fardeau de son frère, même au delà de la frontière entre la vie et la mort. Lucas, que ton fardeau pour l’art soit le mien, qu’il survive à travers tous les artistes gabonais jusque dans la nuit des temps. Que la terre te soit légère. Voici ce que tu as écris un jour et qui m’apporte en cette heure sombre un peu de réconfort :

« Si tu crois en moi, tu verras ton visage briller dans les cieux. Tu connaitras que je suis en toi et toi en moi. Je serai avec vous jusqu’à la fin du monde. »

Hier soir un cinéaste est mort, puis, une étoile a brillé dans le ciel.

RIP Romuald Lucas Aubame

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